Babalukaka káka áwa...
…a dit quelqu’un du fond du minibus. C’était la voix de mon collègue Rock, qui disait au chauffeur : « D’habitude, on fait demi-tour ici. » Nous étions une quinzaine de personnes en train de faire une sortie hors de la ville. Au fur et à mesure qu’on s’approchait du fleuve Congo, le chemin devenait de plus en plus sablonneux : il fallait saisir cette dernière possibilité pour faire faire demi-tour au minibus.
Mais ce qui m’avait frappé à ce moment précis, c’était les neuf syllabes que Rock venait d'articuler. Essayez de les prononcer à haute voix pour voir ce que je veux dire :
Babalukaka káka áwa...
Neuf voyelles, dont huit a.
Neuf syllabes, dont quatre ka.
Et ces quatre ka se suivent.
Est-ce que Rock s’était dit : « Attention, je dois maintenant dire ka quatre fois de suite » ? Bien sûr que non. Il est évident que le chauffeur avait bien compris la phrase, puisqu’il s’était arrêté sur le champ pour faire demi-tour. Même moi, locuteur étranger de la langue lingala, j’avais compris la phrase sans difficulté.
Comment fonctionne le cerveau de l’être humain pour déchiffrer instantanément ces quatre ka et leur donner un sens ? Le premier ka est la dernière syllabe du mot baluka « tourner » ; le deuxième ka un suffixe qui signifie « d’habitude » ; le troisième et le quatrième ka forment le mot káka, qui signifie « juste ».
C’est simplement étonnant que ce flot d’ondes sonores qui sort des cordes vocales, de la langue, des lèvres d’une personne puisse être capté par l’oreille de quelqu'un d'autre pour être interprété et compris par son cerveau !
Il y a déjà longtemps que je suis actif dans le monde de la linguistique, mais je ne cesse de m’étonner du miracle du langage et d’y voir la main d’un merveilleux Créateur.
John Phillips, Brazzaville
